Entretien avec les Éditions Láska
Les Éditions Láska, nouvel acteur dans le milieu de la romance, proposent un système innovant d’abonnement à son catalogue numérique, et sont à la recherche de manuscrits. Jeanne, la fondatrice, a accepté de se prêter au jeu de nos questions !

Bonjour Jeanne. Peux-tu te présenter en quelques mots pour nos lecteurs qui ne connaissent pas ta maison d’édition ?
Bonjour ! Je suis une jeune femme passionnée depuis toute petite par la lecture et l’écriture. Pour autant, je n’ai jamais sérieusement pensé à faire des études dans l’un de ces domaines, peut-être parce que j’avais peur que cela n’altère le lien très personnel, très intime que j’avais avec la littérature… Si j’ai envisagé à un moment de faire lettres classiques, c’était surtout pour le latin et le grec ancien !
En effet, j’aime les langues : j’ai suivi un double cursus à l’INALCO de Paris pour obtenir des licences de polonais et de tchèque. À dix-sept ans, mon bac en poche, j’avais surtout envie de voir le monde, or des études de langues étrangères sont le moyen parfait pour voyager à moindres frais (les possibilités de bourses sont nombreuses et alléchantes)… Plus tard, quand j’ai décidé d’aller m’installer à Varsovie, c’est aussi ce qui m’a permis d’y décrocher un travail à temps plein au bout d’un seul mois de recherche d’emploi.
Après un an et demi de travail alimentaire, cependant, l’appel de l’université a été plus fort, d’autant que l’Université du Québec à Montréal était prête à m’accepter directement dans leur programme de maîtrise en science politique (qui fait aussi l’objet d’un premier cycle au Québec). J’ai ainsi renoué avec mon intérêt pour la recherche et pour la philosophie politique. Difficile de retracer comment j’en suis venue à l’édition, n’est-ce pas ?
Dans Franny and Zooey, J. D. Salinger fait dire à Zooey que les personnes qui se servent de leur véritable ego (employé ici non dans un sens péjoratif, mais dans celui d’une subjectivité particulière et, je crois, relativement à la notion de libre-arbitre) n’ont pas de « hobby ». On se tourne vers un hobby lorsque l’on est passé à côté de sa véritable passion, en quelque sorte. Justement, mon hobby à moi devenait très, très envahissant… J’ai essayé pas mal de choses dans ma vie, et j’en reviens toujours au même point : la littérature. Peut-être est-il temps d’arrêter de fuir ?
Les Éditions Láska se proposent de combler un vide : il n’existe pas de maison d’édition spécialisée dans la romance francophone. As-tu choisi cette ligne éditoriale pour des raisons purement pragmatiques, ou aussi par goût pour la romance ? Qui penses-tu être ton public cible ?
On me murmure à l’oreillette qu’il existe quelques autres initiatives francophones visant la romance… ;) Mais c’est vrai qu’il s’agit d’initiatives marginales ou limitées, et ma volonté est d’aller plus loin qu’elles. Je n’ignore pas non plus qu’au moment où je parle, d’autres personnes réfléchissent et travaillent à leurs propres projets. Il est possible qu’au moment où les Éditions Láska publieront leur première œuvre, le paysage aura encore changé.
Vu de loin, on pourrait en effet penser que ma démarche est « pragmatique » (commerciale ?). Plus je m’avance dans mon projet, pourtant, moins je crois qu’elle l’est… Sans nier le potentiel de risque inhérent à toute entreprise, et surtout sans aucune critique, car je lis moi-même ce que ces maisons publient, une approche commerciale correspondrait à ce que font des éditeurs comme Harlequin ou Bragelonne.
Pour information, pendant longtemps Harlequin (éditeur canadien basé à Toronto) se contentait de distribuer en Amérique du Nord les romances de l’éditeur britannique Mills & Boon. De son côté, pour ce qui est de la romance, Bragelonne ne publie que des traductions françaises d’œuvres déjà éditées aux États-Unis. En d’autres termes, ils ne misent pas sur des auteurs inconnus, mais contribuent à commercialiser des œuvres découvertes et lancées par d’autres.
Dans mon cas, tomber sous le charme des œuvres que je vais publier et croire en elles est indispensable, parce que personne d’autre ne va le faire pour moi. Les auteures qui m’envoient leurs manuscrits n’ont pour la plupart jamais été éditées, ou bien restent inconnues du grand public. À ce propos, mon public cible est constitué par les lectrices amatrices de romance anglo-saxonne et de « bit lit » : ce sont en majorité des femmes, mais elles sont de tous les âges et de tous les milieux socio-économiques. Il suffit qu’elles sachent et aiment lire (et les femmes lisent en moyenne davantage que les hommes).
Tu es franco-canadienne. Est-ce que cette spécificité culturelle influence le fonctionnement des Éditions Láska ?
Sans doute, en ce qu’au Québec, on vit une autre réalité littéraire qu’en France ou même en Europe francophone… Vivre ici m’y a rendue sensible et me pousse à en tenir compte. Par exemple, le fait que la littérature québécoise s’exporte peu et que la littérature française se vende à des prix plus élevés, le fait que chez les micro-éditeurs français, les prix peuvent augmenter de 50 % en raison des frais de port, enfin le fait que la plupart des traductions françaises de livres en anglais proviennent d’éditeurs français, tout cela participe de l’isolement des Québécois francophones et leur complique l’accès à la littérature.
Toutefois, le choix des manuscrits à publier par Láska se fait sans considération du pays d’origine ou de résidence de l’auteur. Je veux favoriser la qualité et la liberté d’expression, et à ce titre, tous les critères et obligations supplémentaires que j’imposerais aux auteurs seraient contre-productifs. Ce n’est que pour des tâches intermédiaires, comme la correction éditoriale, qu’être sur place va pour moi représenter un atout.
Un petit mot sur le contrat proposé par les Éditions Láska ?
Nous proposons un véritable contrat d’édition, c’est-à-dire à compte d’éditeur. Nous demandons à priori aux auteurs de nous céder une licence d’exploitation complète de l’œuvre pour une durée de 5 ans. Si pour une raison quelconque, l’auteur ne souhaite pas se départir de l’un ou l’autre de ses droits d’auteur (tant qu’il ne s’agit pas de l’édition numérique de l’œuvre originale), je reste bien entendu ouverte à la négociation.
Au niveau financier, le modèle économique que j’ai échafaudé ne comprend pas seulement des redevances sous forme de pourcentage d’exemplaires vendus. Le calcul se présente sous la forme d’un ensemble d’équations qui ressemblent sans doute, à première vue, à du charabia, d’où ma réticence à l’expliquer au public… Son but, loin d’être celui de confondre nos auteurs, est tout simplement de permettre leur rémunération maximale à partir d’un modèle solidaire (abonnement), sans sacrifier mon engagement auprès des lecteurs de maintenir une politique de prix bas.
Tu as fais le choix du tout-numérique. On pense tout de suite aux avantages quant à la distribution des œuvres, mais quels ont été les autres éléments que tu as considérés avant de prendre cette décision ? Penses-tu passer à l’impression de livres papier par la suite ?
Les avantages tiennent effectivement beaucoup à ce que j’ai expliqué plus haut : le numérique permet, jusqu’à un certain point, d’ignorer les frontières… De plus, si Internet possède quelques inconvénients, on ne peut pas nier son extraordinaire pouvoir de diffusion des savoirs, des compétences et des outils : c’est le festival du do-it-yourself !
Bien sûr, on faisait déjà des fanzines au temps du papier, et si l’on aimait la marche ou que l’on avait des amis dans d’autres villes, on pouvait se débrouiller pour les distribuer un peu. Mais avec le développement de l’informatique et des télécommunications, c’est passé à un tout autre niveau : on peut désormais concurrencer directement les professionnels en proposant des produits de qualité égale, sinon supérieure aux leurs (les professionnels aussi doivent se former aux nouvelles technologies ; ils n’en ont pas la science infuse). C’est vraiment cet argument qui m’a convaincue, alors que je suis à la base plutôt technophobe… Je suis pour la déconcentration du capital et du savoir : aujourd’hui, c’est très difficile à réaliser dans le monde du papier, mais la bataille n’est pas encore perdue dans le monde numérique.
Cela dit, j’aimerais publier quelques ouvrages papier par an, ne serait-ce que pour faire plaisir à celles de nos lectrices qui sont attachées à l’objet livre. Mais cela sera justement réservé aux titres qui en vaudront la peine, c’est-à-dire, que les lectrices voudront posséder et exposer sur leurs étagères… Si c’est pour ne jamais le relire ou essayer de le revendre au plus vite, un exemplaire papier est aussi une forme de gaspillage. Je suis donc en train de penser à une solution d’impression à la demande.
Les lecteurs souhaitant accéder à votre catalogue devront souscrire à un abonnement. Peux-tu nous donner plus de détails sur ce système ?
Oui, je l’ai rapidement évoqué tantôt. Ce n’est pas une solution nouvelle : quel que soit le secteur d’activité, c’est le moyen le plus simple pour régulariser ses rentrées d’argent et mutualiser pertes et profits. On le voit par exemple utilisé par des agriculteurs avec les « paniers bio », ou dans la presse sur le web, par des sites comme Arrêt sur image…
Évidemment, l’abonnement est un système qui convient surtout à des denrées périssables. En littérature, c’est un peu différent ; on peut très bien écumer les bibliothèques sans jamais lire un livre récent ni dépenser une cenne… Cependant, on n’y trouvera pas de romance ! (En France du moins, car au Québec les bibliothèques considèrent la romance comme un genre littéraire, au même titre que le polar ou la science-fiction.) De plus, les lectrices de romance lisent généralement beaucoup, et connaissent déjà ce que les années 80, 90 ou 2000 avaient de meilleur à offrir. Elles veulent du nouveau, or jusqu’à récemment l’offre en français était assez réduite, surtout si l’on ne lit qu’un type de romance (historique, par exemple, ou bien paranormal/fantastique).
L’abonnement sera de 9 $ par mois (environ 7 euros, sous réserve du taux de change), avec un tarif dégressif pour des périodes plus longues. Cela donnera accès non seulement aux nouveautés du mois, mais à toutes nos publications antérieures (dans la limite des droits d’auteur cédés). Pour cette raison, les lecteurs nous suivant depuis le début de l’aventure bénéficieront d’un tarif spécial réduit. Enfin, passé un certain délai, nos parutions seront également disponibles à l’achat au détail, mais cette fois à des prix d’ebooks standard (jusqu’à 7,50 $ pour un seul roman).
J’imagine qu’il doit être difficile de se faire connaître auprès des auteurs lorsqu’on est une petite maison d’édition qui débute. Comment fais-tu pour aller à leur rencontre ?
C’est vrai : sans les auteurs, les éditeurs ne sont rien. Cela m’a fait pas mal stresser au début, j’avais l’impression d’arriver presque trop tard… J’ai beau me spécialiser dans une ligne éditoriale relativement délaissée, il suffit d’aller sur Twitter pour voir que les maisons d’édition pullulent et que le phénomène de l’auto-édition explose. À quoi sert-on encore ? Il faut y penser sérieusement.
Mon autre crainte, c’était ce que chante Sting dans la chanson de The Police, Message in a bottle. Je trouve que ces paroles capturent très bien l’atomisation de notre société individualiste moderne : « Seems I’m not alone at being alone / A hundred billion castaways / Lookin’ for a home« . Notre « hyper-connexion » ne se transforme pas forcément en relations réelles ; parfois, il se crée même au contraire une sorte d’overdose quant à la masse d’informations que l’on peut être amené à ingurgiter en un seul jour sur le web.
Malgré tout, j’ai tenté ma chance. Après tout, je fais depuis longtemps partie du monde des forums, réseaux sociaux et blogs (pas si technophobe que ça, finalement) ; cela aurait été idiot de ne pas mettre mes habitudes et mes goûts naturels à contribution pour faire connaître mon projet… J’ai aussi mis quelques annonces sur des sites locaux ainsi que dans le bulletin de l’UNEQ (Union des Écrivaines et Écrivains Québécois), tout cela au cas où, parce que même s’il y a peu d’intéressés, je ne veux exclure personne d’office.
Enfin, j’ai aussi pour projet de lancer un concours de nouvelles, ouvert à des auteurs peut-être moins sûrs de leur plume, ou bien préférant être jugés par des lecteurs plutôt que par moi-même. Le jury sera en effet composé d’autant de lecteurs qu’il y aura d’intéressés, et les nouvelles seront en lecture libre quoiqu’anonymées, à la façon du concours annuel « La nouvelle Romantique ». Ce sera donc aussi l’occasion, je l’espère, d’attirer de potentiels lecteurs…
Pour conclure, je crois qu’il faut avant tout laisser le temps faire son œuvre. La régularité, la constance et la longévité sont peut-être les qualités qui comptent le plus, et pas seulement dans l’édition. J’ai créé mon entreprise il y a à peine plus d’un mois et j’ai déjà reçu dix manuscrits de romans. J’aborde maintenant la phase où il faut « assurer derrière », parce qu’après tout, c’est cela, le travail d’un éditeur : choisir des manuscrits et les éditer en livres.